Pourquoi s'intéresser aux Femmes, à la Nature et au Sacré dans le contexte de la crise écologique que nous traversons ? Nora Guelton nous offre ici un article introductif qui resitue la question dans son contexte historique et dans notre actualité. Il nous permet de déployer dans leurs grandes lignes les différents champs croisés par le triptyque “Femmes, Nature et Sacré”.

Nora Guelton est journaliste, auteur, responsable de l’association Les écohistoires . Elle a co-créé l’évenement “Revue Vivante” sur son écolieu en Normandie avec ‣

Nora Guelton est journaliste, auteur, responsable de l’association Les écohistoires . Elle a co-créé l’évenement “Revue Vivante” sur son écolieu en Normandie avec ‣

Femmes du mouvement Chipko au Rajasthan, en Inde, dans les années 1970. Crédit Wikicomons

Femmes du mouvement Chipko au Rajasthan, en Inde, dans les années 1970. Crédit Wikicomons

Pourquoi cette thématique est-elle importante?

Tout d’abord parce que les dérèglements climatiques, loin de renforcer les solidarités, accentuent les inégalités et particulièrement celles de genre. Une récente enquête compilant plus de 130 sources internationales dont celles de l’ONU montre que les femmes font quatorze fois plus de victimes en cas de catastrophe « naturelle » et sont particulièrement touchées par l’insécurité alimentaire, les troubles psychiques et les violences conjugales qui en découlent. Étant les principales responsables de la production vivrière au Sud et/ ou de l’approvisionnement de leur foyer[1] au Nord, elles sont nombreuses à tenter de changer de mode de vie et d’habitudes de consommation pour faire face à la destruction de notre environnement.

Bien que touchées de plein fouet par ces enjeux, les femmes sont paradoxalement sous-représentées dans les cercles où se prennent les décisions pour le climat[2].

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carte  How climate change affects the health of men and women crédit Carbonbrief

Dans un tel contexte, on voit depuis quelques années apparaître, dans les champs de l’écologie, de la politique et de la spiritualité, un terme qui interroge, sans être jamais vraiment défini : le “féminin sacré”. De quoi cette expression est-elle le signe ? Face aux enjeux écologiques actuels, qu’y a-t-il à (re)sacraliser du féminin ?

Des liens privilégiés à la nature ?

Une première hypothèse consiste à penser que sacraliser le féminin, à l’heure du réchauffement climatique, valorise des liens privilégiés que les femmes auraient à la nature. Or l’existence d’un tel lien pose débat, tant d’un point de vue anthropologique que politique. Si en Occident, les femmes sont traditionnellement associées à la nature, c’est loin d'être le cas dans toutes les cultures, comme le rappelle la philosophe *Jeanne Burgart Goutal*l : “chez les Inuits, “le froid, le cru, la nature sont du côté de l’homme, le chaud, le cuit, la culture, du côté de la femme (...) Chez les Indiens du Chiapas, les hommes sont considérés comme plus proches de la nature du fait de leurs activités agricoles qui les mettent en contact direct avec la Terre”.[3] De plus, en réactivant l’association femme-nature, ne risque-t-on pas de retomber dans le piège de la dualité nature/ culture, féminin / masculin, celle-là même qui a justifié la domination des femmes par une culture à dominante masculine, comme le suggérent les féministes de la première heure ?

L’écoféminisme, qui a récemment fait son entrée dans l’arène du débat public et  politique en France, propose une alternative : “bien que nous reconnaissions que le dualisme nature/culture soit un produit de la culture, nous pouvons néanmoins consciemment choisir de ne pas rompre la relation femme-nature en rejoignant la culture masculine. Plutôt, nous pouvons l’utiliser comme une position privilégiée pour créer un type de culture et de politique différent”, propose l’autrice Ynestra King[4].

Ni la Terre, ni les femmes ne sommes des territoires de conquête

L'écoféminisme comme courant de pensée et mode d’action militante est construit sur le postulat que la destruction de la nature et la domination des femmes sont deux faces d’une même pièce.  “Ni la Terre ni les femmes ne sont des territoires de conquête !” scandent les activistes du mouvement depuis les années 1980.

‣  Être Écoféministe, théorie et pratiques, Jeanne Burgart Goutal, Ed. l’Échappée, 2020

Être Écoféministe, théorie et pratiques, Jeanne Burgart Goutal, Ed. l’Échappée, 2020

Crédit photo : nouslesfemmesdotorg.

Crédit photo : nouslesfemmesdotorg.

Celles-ci, loin de rejeter toute forme de spiritualité (comme ont pu le faire certaines branches du féminisme) rendent hommage aux déesses vénérées par nos ancêtres. En invoquant la puissance des divinités féminines du paléolithique sur le terrain de la lutte anti-nucléaire des années 1980, l’activiste américaine Starhawk plaide dans Rêver l’obscur - Femmes, magie et politique pour la réconciliation de deux champs traditionnellement opposés : le spirituel (au sens de céleste, mystique, non-violent, non-incarné) et le socio-politique (au sens de terrestre, corporel, marqué par la violence, les intérêts, les passions, la finitude).

“*En allant chercher dans la religion des points d’appui pour construire l’émancipation des femmes, le néo-paganisme féministe de Starhawk s’inscrit dans la longue tradition nord-américaine des mouvements de libération enracinés dans la spiritualité - les quakers, le mouvement des droits civiques ancré dans l’Église noire (...)  Centré autour d’une déesse immanente et non d’un dieu (mâle, exclusif et transcendant), ce néo-paganisme se veut un véritable « recréation » bien plus qu’une réactivation d’une tradition passée, mettant radicalement en cause l’idéologie patriarcale (…) Toutes (*les écoféministes citées ici) insistent sur ce qu’une telle religion a (eu) d’extraordinairement émancipateur - pour leur estime d’elles-mêmes, pour réévaluer leur corps comme quelque chose qui compte, pour s’autoriser à penser et à expérimenter une forme de pouvoir ».

 Rêver l’obscur - Femmes, magie et politique, femmes, magie et politique de  Starhawk Editions Cambourakis 2016 (parution initiale en 1982).

Rêver l’obscur - Femmes, magie et politique, femmes, magie et politique de Starhawk Editions Cambourakis 2016 (parution initiale en 1982).

“Pouvoir sur” versus “pouvoir du dedans”

Le « pouvoir » dont il est question ici n’a pas vocation à s’exercer sur son environnement, dans une logique de domination et d'exploitation des autres ou de la terre… Il s’agit de ce que Starhawk appelle le « pouvoir du dedans » :

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